Prendra-t-on bientôt rendez-vous chez son médecin pour "une séance de seringue" dans une ride naissante comme on prend rendez-vous pour une épilation chez l'esthéticienne ?
Pour la première fois en France, un spot télévisé diffusé aux heures de grande écoute vante, depuis une semaine, "l'efficacité" des injections d'acide hyaluronique pour "lisser" les rides du visage. Une plume glisse délicatement sur la joue d'un jeune mannequin et vient se poser en douceur sur... l'aiguille d'une seringue. "Demandez conseil à votre médecin" précise, in fine, le spot.
En matière d'esthétique, l'heure est aux produits résorbables dits "de comblement" ou "de remplissage" autres que la toxine botulique (type Botox), mais toujours avec le risque, pour les femmes et les hommes en quête d'une éternelle jeunesse, d'entrer dans un "engrenage de la piqûre".
Après le collagène, l'acide hyaluronique, produit de synthèse aux qualités hydratantes, lubrifiantes et viscoélastiques pour la peau, est devenu le composant à la mode de ces traitements dits "volumateurs". "Il n'y a que quelques fabricants de la molécule et beaucoup de labos qui développent des marques plus ou moins sérieuses", témoigne le docteur Jean-Luc Bachelier, vice-président du Syndicat national de médecine esthétique.
Cette tendance en faveur de techniques non chirurgicales s'est clairement affichée lors du congrès panaméricain de médecine antiâge et esthétique, qui s'est tenu à Montréal début septembre. "Le temps des chirurgies esthétiques stéréotypées est déjà révolu. Depuis dix ans, aux Etats-Unis et en Europe, les demandes d'interventions non chirurgicales ne cessent de grimper. Il n'est pas question d'enterrer la chirurgie esthétique, mais on a parfois un choix autre avec des injections appropriées", estime Patrick Trévidic, chirurgien esthétique membre du comité scientifique du congrès.
Signe que ce marché est de plus en plus porteur, le laboratoire pharmaceutique Pierre Fabre a présenté, jeudi 11 septembre, Glytone, sa nouvelle gamme de peelings et de produits de comblement. "C'est la première fois que Fabre investit sur le secteur de l'esthétique ; nous voulons accompagner les dermatologues dans l'évolution de leur métier", explique Olivier Fontaine, directeur de Glytone.
Les rides du front, les pattes-d'oie au bord des yeux, les rides du lion entre les sourcils, les "codes-barres" au-dessus de la lèvre, la "vallée des larmes" sous les yeux, les sillons nasogéniens qui descendent le long des joues, les pommettes affaissées, etc., toutes les expressions du visage, toutes les marques naturelles du temps seraient susceptibles d'être remplies, regonflées, bref, masquées sans lifting. A raison d'un minimum de 300 euros par injection, à renouveler tous les six à douze mois, vouloir "remonter le temps" nécessite un budget conséquent et un médecin bien formé. "Il peut exister des risques d'infections mais aussi de tolérance avec l'apparition d'une réaction inflammatoire de type granulome", explique Jean-Claude Jisselin, directeur de l'évaluation des dispositifs médicaux à l'Agence nationale de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps).
Le visage n'est plus la seule partie du corps concernée par ce type de traitements. Juste avant l'été, le laboratoire suédois Q-Med a commercialisé en France Macrolane, le premier produit résorbable à base d'acide hyaluronique pour gonfler les seins ou les fesses "sans bistouri". Injecté, sous anesthésie locale, entre la glande mammaire et le muscle pectoral, ce produit fera l'objet d'un "recueil de données, indique l'Afssaps, afin de mesurer sa tolérance dans la vraie vie". "A mi-séance, la patiente peut regarder le résultat et dire si elle veut plus de volume", raconte David Atteia, responsable du développement de Macrolane. "Nous envisageons des développements pour la verge (augmentation du diamètre), les pectoraux et les mollets", précise-t-il. Pour "regonfler" une poitrine il faut compter au moins 3 000 euros (sans les honoraires du praticien) et prévoir un "traitement d'entretien" tous les dix-huit mois...
Une centaine de médecins français ont déjà été formés à l'injection de Macrolane par le laboratoire. Essentiellement des chirurgiens plasticiens, mais pas seulement. Une situation qui irrite au plus haut point le docteur Jean-Luc Roffé, secrétaire général adjoint du Syndicat national de chirurgie plastique et esthétique. "Seuls les chirurgiens connaissent tout l'éventail thérapeutique, assène-t-il. Nous travaillons actuellement avec le ministère de la santé pour tenter d'établir des normes et dire qui peut faire quoi."
Les laboratoires ne sont pas les seuls à se livrer bataille sur le marché des injectables antivieillissement, ce nouveau créneau a aussi ravivé la guéguerre entre chirurgiens et médecins esthétiques. Classés dispositifs médicaux, ces produits injectables ont juste besoin d'un marquage CE pour être commercialisés. Une législation beaucoup plus souple que celle du médicament, qui n'oblige pas la réalisation d'études cliniques et autorise la publicité.
"Ces produits devraient être considérés comme des médicaments afin de protéger le grand public quant à leur qualité", réclame le professeur Laurent Lantiéri, chef du service de chirurgie plastique et reconstructrice de l'hôpital Henri-Mondor à Créteil (Val-de-Marne). "La peau est un organe qui devrait être réservé aux dermatologues et aux chirurgiens plasticiens", estime-t-il. Le docteur Pierre André, dermatologue, note qu'il faut rester prudent sur les corrections corporelles. "Il existe encore sur le marché des produits non résorbables très dangereux." Ces produits permanents type Aquamid "devraient être interdits", insistent plusieurs médecins et chirurgiens esthétiques.
Sandrine Blanchard et Anne Pélouas (à Montréal)
LE MONDE | 16.09.08 |
