Peut-on éviter la mort subite sportive ?
La polémique autour des problèmes cardiaques de LILIAN THURAM a relancé le débat sur le suivi médical des sportifs et des risques de mort subite. De nombreux sportifs de haut niveau sont décédés brutalement au cours de la pratique sportive.
La question du dépistage des pathologies pouvant amener à la mort subite sportive est de plus en plus posée. La médecine du sport est-elle capable de faire des diagnostics de pointe en matière de cardiologie ?
Les maladies cardiaques : Première cause de décès des sportifs
La première cause de mortalité chez les sportifs qui pratiquent plus de 10 h d'entraînement par semaine est représentée par les maladies cardiaques. L'arrêt cardiaque survient quand le sport induit des décharges brutales d'énergie, c'est le cas de sport nécessitant des efforts intermittents comme le tennis, le football ou le basket-ball. Chaque année, 40.000 personnes décèdent subitement en France par arrêt cardiaque dont 1500 décès au cours de la pratique sportive.
Les myocardiopathies hypertrophiques (épaississement anormale du muscle cardiaque) est la première cause de décès des sportifs aux Etats-Unis tandis âgés de moins de 35 ans alors qu'en Europe , les dysplasies arythmogénes du ventricule droit ( dégénérescence anormale du ventricule droit) et en Scandinavie ce sont les myocardites (inflammation du muscle cardiaque) qui sont le plus souvent en cause. L'athérosclérose coronaire reste la première cause de mortalité chez les sportifs de plus de 35 ans. L'arrêt cardiaque nécessite l'intervention d'une équipe de réanimation pour commencer le massage cardiaque externe suivi du choc électrique externe, ce qui peut ressusciter l'activité cardiaque. Une équipe médicale entraînée à ce genre de situation est nécessaire. En absence de réanimation sur place, le décès survient le plus souvent. La mort en direct du footballeur FEHER , survenue après celle de FOE, relance encore le débat de la mort subite sportive.
Fatalité ou possibilité de prévention ? Voilà la question qui se pose. Le suivi médical des sportifs de haut niveau est plus que jamais d'actualité. Le dossier médical devrait répondre à la question suivante : quel est le pourcentage du risque de la pratique sportive de haut niveau ?
Les sportifs au bout de la limite physiologique
La pratique sportive de haut niveau est définie par un entraînement sportif de plus de 10 h par semaine. Les sportifs poussent leur corps à l'extrême. Les sollicitations cardio-pulmonaires dépassent les capacités physiologiques normales. Ces corps sont -ils capables de développer ces performances sans laisser de dégâts ? Le bilan médical sportif doit répondre à la question : quel est le risque et comment le détecter ? Le risque zéro n'existe pas. Le sport, actuellement, génère des gains extrêmement importants et la pression des décideurs et des sponsors devient de plus en plus importante. Le corps humain peut-il supporter cette surcharge de travail ? Trois matches par semaine de compétition, avec des entraînements de plus en plus durs font courir des risques certains aux organismes exposants. Les calendriers sportifs sont de plus en plus surchargés.
Comment un corps humain peut-il courir un 1500 m en 3mn26s ou un marathon en 2h04mn ? Ce sont des performances supra physiologiques qui dépassent les capacités normales. Nous sommes bien sur dans les limites du corps humain.
Le suivi médical : Une nécessité
Le suivi médical doit suivre. Le contrôle des sportifs de haut niveau doit dépister les signes de fatigue, de surentraînement qui peuvent entraîner des troubles métaboliques aboutissant à une baisse importante de la performance. Chaque jour qui passe, le dossier du dopage est à la une des journaux. Les dangers du dopage sont bien connus. L'érythropoïétine et son risque de thrombose, d'infarctus du myocarde, de mort subite ; les hormones de croissance et leur risque d'hypertension artérielle, d'accidents cardiaques majeurs ; les transfusions sanguines ; la nandrolone. Chaque produit dopant est un danger potentiel pour la santé des sportifs. Les stéroïdes et les corticoïdes peuvent entraîner une hypertrophie du coeur et induire des troubles du rythme. Il faut éduquer les sportifs en ce sens, et seul le suivi régulier et non instantané permet de dépister les signes précoces du dopage.
Malheureusement, beaucoup d'automédication existe dans le milieu sportif.
De véritables mafias gravitent autours des sportifs, usant de tous les moyens pour contourner les contrôles.
L'interoggatoire du sportif permet de rechercher l'existence d'une douleur thoracique à l'effort, d'une difficulté respiratoire , d'une perte de connaissance inexpliqué , de vertiges ou de fatigue intense non expliquée par l'intensité de l'effort. Les antécédents personnels du sportifs sont très important à décortiquer en particulier l'existence d'une mort subite dans la fratrie ou d'une maladie cardiaque familiale connue.
L'examen clinique du sportif doit être complet comprenant une auscultation du c½ur, une prise de la tension artérielle au niveau des 2 bras et une prise des mensuration : poids, taille, tour de taille.
L'auscultation cardiaque doit être attentive à la recherche d'un souffle cardiaque ou vasculaire. Il faut bien vérifier la symétrie des pouls et vérifier s'il n'y as pas de stigmates du syndrome de Marfan.
L'électrocardiogramme est systématique et doit être interprété de façon très soigneuse et pointue. Il permet de déceler des anomalies qui attirent l'attention vers des pathologies mortelles. L'elecrocardiogramme permet de rechercher des anomalies congénitales et acquises électriques. Il permet de juger de l'adaptation cardiaque du sportif et des modifications physiologiques.
Pour la société Européenne de cardiologie, l'électrocardiogramme devrait être obligatoire chez tous les sportifs.
L'échocardiographie permet de mesurer les dimensions cardiaques, d'éliminer une maladie du muscle cardiaque, de vérifier l'état des valves du c½ur. Elle permet également d'étudier le remplissage du c½ur, le débit cardiaque et de bien voir le ventricule droit. La société Française de cardiologie préconise une échocardiographie au moins au cours de la carrière d'un sportif.
L'épreuve d'effort permet d'étudier la performance du sportif à l'effort, de déceler une éventuelle anomalie ischémique ou rythmique et de mesurer la consommation maximale d'oxygène (V02) véritable baromètre de la préparation du sportif. Chaque sportif de haut niveau devrait avoir une épreuve d'effort chaque année.
Suivi cardiovasculaire des sportifs de compétition en France
Pour les sportifs de compétition , il y a obligation du certificat de non contre indication à la pratique sportive (Loi 99 223 du 23/3/99). Le certificat doit précise le nom , le prénom, la date de naissance et doit préciser par le médecin ne pas avoir constaté à ce jour de contre indication à la pratique sportive de compétition. Le certificat doit comprendre le nom du médecin , avec son cachet et la date de l'examen. Le certificat peut être limitatif vis-à-vis d'une inaptitude partielle, ou temporaire ou limitée à la compétition.
Ce certificat peut être délivrée par tout médecin sauf spécification fédérale et devrait comprendre toutes les disciplines sportives sauf celles mentionnés par le médecin. Certains sports nécessitent un examen approfondi comme l'alpinisme, sous marins, les sports de combat, les armes à feu.
Le bilan du certificat de non contre indication sportive comprend un interrogatoire approfondi , un examen clinique complet et un electrocardiogramme 12 dérivations pour la première licence dès l'age de 12 ans avec périodicité de 3 ans jusqu'à 20 ans puis tous les 5 ans.
Le bilan médical préalable pour l'inscription dans les listes des sportifs de haut niveau ou espoirs doit comprendre : L' examen médical deux fois par an, un ECG repos standardisé avec compte rendu médical une par an, une Echocardiographie transthoracique standardisé avec compte rendu médical une fois dans la carrière ( 2 si < 15 ans) et une épreuve d'effort maximale réalisée par un médecin selon les modalités en accord avec les données scientifiques actuelles en l'absence d 'anomalie cardiovasculaire de repos clinique, électrocardiographique et échocardiographique. Au moins une fois tous les 4 ans
Prise de conscience
Une prise de conscience, un travail de formation, d'éducation et aussi de contrôle régulier des sportifs s'imposent. Un autre problème se pose : est-ce que la mort subite sportive au cours du sport de haut niveau ne témoigne pas d'un échec de la médecine ? On est tenté de répondre qu'un certain nombre de morts subites reste inexpliqués, mais un grand nombre peut être évité par un suivi médical régulier et un dossier consistant. La pratique sportive n'est pas sans danger et les risques augmentent avec une pratique de haut niveau. Il est non seulement temps de rendre obligatoires les examens médicaux et de constituer un dossier médical consistant pour chaque sportif de haut niveau, mais il est urgent aussi d'abolir des pratiques comme l'établissement de certificats de complaisance et surtout d'instaurer une véritable médecine de prévention, en éduquant grand public et sportifs de haut niveau, et en se dotant de moyens efficacement organisés.
L'éducation doit reposer sur une information minimale. Il est bien sûr évident que chacun doit connaître les aspects nocifs du sport qu'il pratique, tout en gardant à l'esprit que, les bénéfices qu'il en tire sont en nombre largement supérieurs. On doit par exemple savoir qu'après avoir fourni un effort, il est mauvais de fumer ou de prendre une douche très chaude, que le début et la fin de l'effort doivent être progressifs, en raison des modifications en électricité cardiaque pour ces deux phases. Il faut également interpréter les signes annonciateurs de détresse physique, tels que des palpitations inhabituelles ou un stress psychologique et savoir que le tabagisme, le dopage, l'absence d'entraînement, ou son insuffisance, ou encore les suites d'une vaccination augmentent les risques d'accident sportif. Encore faut-il ensuite agir en conséquence, savoir donc moduler ses efforts.
Le risque de mort subite est de 2,5 cas sur 1 00.000 sportifs
La mort subite touche 9 hommes pour une femme . Aux USA, l'incidence est inférieure à 1/100000 entre 13 et 24 ans alors qu'en Italie , elle est de 3/100.000. Pour les personnes de plus de 35 ans , la mort subite touche 1/15.
000 joggers et 1/50.000 marathoniens. Les causes cardiaques sont incriminés dans 90% en particulier les cardiopathies acquises (60%).
La pratique sportive a des effets bénéfiques indéniables sur la santé mais lors de la pratique intense le risque cardiovasculaire est transitoirement accru chez le cardiaque ignoré.
Et comme on n'est jamais assez prudent, il faut savoir que l'inverse est également vrai, qu'une excellente tolérance à l'effort n'est pas synonyme d'un coeur sain. Le footballeur français Omar Sahnoun, qualifié en équipe de France, offre un exemple significatif : victime d'un malaise, son examen mit en évidence une anomalie rare, une dysplasie arythmogène du ventricule droit, qui ne le gênait nullement, mais lui interdisait la pratique du foot, à cause d'un rythme cardiaque irrégulier. Refusant le verdict médical et sûr de sa bonne forme physique, Sahnoun mourut d'un arrêt cardiaque lors d'un match avec des amis.
Il ne s'agit aucunement de céder à une psychose de l'accident sportif, il s'agit simplement de prendre conscience que le suivi médical est indissociable de toute pratique sportive. Rappelons d'ailleurs que le risque de mort subite du sportif est de 1 à 2,5 cas par an pour 100.000 pratiquants. Si le risque zéro n'existe pas, on peut en revanche s'en rapprocher au maximum. C'est le cas en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis. Comment ?
Quelle politique à mener au Maroc
Il est d'abord urgent de combler le vide juridique en la matière, puisqu'au Maroc les clubs ne sont pas tenus de contrôler leurs adhérents, au plan cardiologique. Si les athlètes bénéficient d'un suivi correct, soit en dehors du Maroc, soit à l'Institut royal de formation des cadres, c'est rarement le cas pour les autres sportifs. Il est donc temps de donner un cadre juridique rigoureux à la médecine du sport et de rendre obligatoire le suivi médical.
Nous souhaitons que chaque club puisse fonctionner avec une équipe médicale qui assurerait, d'une part, l'éducation et le suivi des sportifs, et, d'autre part, la mise en place des bilans en collaboration avec les cadres administratifs et l'encadrement technique. Les fédérations sportives doivent faire pratiquer des contrôles incluant un bilan cardio-vasculaire complet.
Comme il n'y a plus de temps à perdre, on peut, dans les deux ou trois ans qui viennent mettre en place un contrôle médical sérieux chez les seniors, ceux pour qui le taux de risque est le plus élevé, pour ensuite le généraliser chez les juniors, puis les cadets, et ainsi de suite.
Quand on sait par ailleurs qu'aujourd'hui encore des malades se font ausculter pour la première fois de leur vie à 40 ans, parfois même à 50, on saisit immédiatement quand on sait la faiblesse des taux de scolarisation du monde rural. La misère n'est cependant pas une fatalité, il faut véritablement institutionnaliser l'obligation scolaire et la pratique des bilans médicaux des écoliers. A ce niveau, les coûts sont faibles, l'essentiel est de faire ce choix politique. Et, comme toute médecine préventive digne de ce nom passe par l'anticipation des catastrophes, il est enfin temps de se doter d'une couverture sanitaire efficace lors des manifestations sportives : présence d'un réanimateur, d'une logistique en état de fonctionnement, d'une équipe rompue à des tâches précises, dans un circuit parfaitement défini, il s'agit de précéder l'événement, d'être prêt quand il se produit, et non pas de se mettre à la recherche de un tel ou un tel quand la catastrophe est là. Dans le cas d'un accident cardiaque, la lutte contre le temps est essentielle : on dispose de trois minutes pour sauver une vie. Il est donc indispensable que pompiers, médecins et responsables de la Protection civile connaissent leurs tâches et que celles-ci soient parfaitement coordonnées. Il est aussi indispensable, évidemment, que l'on dispose d'une trousse d'urgence, de secouristes formés, d'une ambulance médicalisée par quota de spectateurs, et d'une équipe soignante disponible à l'arrivée au centre de soins.
Pr. Ahmed BENNIS -Professeur de Cardiologie– Chef de service de cardiologie, CHU IBN ROCHD
L'Opinion.ma du 26 Août 2008